Quand l’intervention humanitaire s’affaiblit alors que la crise s’intensifie : capitalisation et recommandations pour mieux répondre aux besoins des populations à Mora par OCG
Introduction
À la suite d’une intensification significative du conflit et des violences dans l’Extrême-Nord du Cameroun (période 2016-2018), Médecins Sans Frontières – Centre Opérationnel de Genève (MSF-OCG) a décidé de transférer ses opérations de Maroua vers Mora, en mettant l’accent
avec un focus sur la prise en charge chirurgicale, afin de se rapprocher des populations bénéficiaires et de mieux répondre à leurs besoins, à travers l’ouverture du projet de Mora.
La pandémie de COVID-19 a perturbé les activités, tandis que des tensions prolongées avec les autorités centrales ont fragilisé le cadre administratif et opérationnel de l’organisation. Par ailleurs, la fermeture du projet chirurgical de Maroua, l’intensification des violences dans la région du Lac Tchad et des incidents sécuritaires graves, comme des enlèvements à proximité de Mora, ont accru la complexité du contexte.
Dans un contexte de violence chronique, de déplacements de population massifs, d’accès limité aux soins et d’insécurité alimentaire persistante, MSF a tenté de garantir un minimum de réponse médicale aux populations les plus exposées, à travers des support chirurgicale hospitalières, de santé primaire, communautaire, nutritionnelle et d’urgence. Sept ans après le lancement du projet, et dans un contexte marqué par une dynamique de retrait de nombreux acteurs humanitaires aggravée par une crise de financement mondiale, la Vienna Evaluation Unit de MSF a été mandatée par la Cellule 3 de l’OCG". À réaliser une évaluation pour évaluer le projet afin d’éclairer les prochaines étapes, l’adaptation, les changements nécessaires, ainsi que la pertinence des activités en lien avec la réponse humanitaire dans la région de l’Extrême-Nord.
Méthodologie et limitations
L’évaluation a adopté une méthodologie mixte, combinant des approches qualitatives, participatives et contextualisées. Elle s’est appuyée sur l’analyse d’une large base documentaire, complétée par 34 entretiens semi-structurés, 26 groupes de discussion communautaires avec la participation de 253 personnes, des observations de terrain, et deux ateliers de validation. Cette approche a permis de croiser les perceptions du personnel MSF, des autorités, des partenaires humanitaires, et des communautés bénéficiaires. Toutefois, des limitations notables ont affecté le processus : l’accès restreint pendant la visite au terrain du fait de l’insécurité, la réception tardive de documents clés, ainsi qu’une couverture partielle des données nutritionnelles et de mortalité dans les zones les plus affectées comme Kolofata. Ces éléments ont limité l’analyse de certains volets critiques.
Constats
Les constats tirés de l’évaluation soulignent plusieurs tensions et faiblesses dans l’approche actuelle. D’abord, bien que la présence de MSF à Mora soit reconnue et appréciée, les activitésmises en œuvre ne répondent que partiellement aux besoins humanitaires actuels, notamment à Kolofata où l’action de MSF se limite à des activités communautaires menées par les ACPS du Ministère de la sante etsoutenues par MSF. Par ailleurs, des besoins alarmants persistent dans d’autres zones affectées, où l’accès reste très limité en raison de l’insécurité. Cette inadéquation géographique compromet la pertinence stratégique du projet.
Ensuite, l’efficacité globale de l’intervention est entravée par plusieurs décisions, telles que le retrait des équipes MSF de Kolofata, soutien limité aux agents communautaires, ainsi que l’absence de réponse opérationnelle à une alerte nutritionnelle. Les informations recueillies
par l’évaluatrice lors d’échanges avec le PAM, l’UNICEF, le CICR, ALIMA, OCHA et ONUSIDA constituent un signal d’alerte à investiguer sans délai. Ces éléments sont d’autant plus préoccupants, qu’ils sont corroborés par les résultats des groupes focaux menés à Kolofata et par les données issues des rapports d’activités communautaires. Les activités communautaires, bien qu’utiles, restent incomplètes- notamment en santé maternelle, où l'absence d’une présence directe des équipes MSF limite significativement l’impact du projet.
Troisièmement, l’évaluation met en évidence une faiblesse structurelle majeure : l'absence d’un système formel de détection et de gestion des alertes humanitaires. Aucun mécanisme clair ne permet actuellement d’enregistrer, valider ou déclencher des réponses face à des signaux critiques, tels que la hausse de mortalité ou de la malnutrition. Cette lacune affecte directement la capacité de réaction de MSF et soulève des questions éthiques concernant la responsabilité face aux urgences non couvertes.
Quatrièmement, la visibilité institutionnelle de MSF dans la région est faible. De nombreux partenaires interrogés ignorent l’ampleur ou la nature des activités MSF en cours. Cette faible visibilité limite les opportunités de coordination, de plaidoyer et de mutualisation logistique, particulièrement à Kolofata, où le besoin de synergie inter-agences est crucial.
Enfin, l’analyse révèle qu’aucune condition minimale n’est actuellement réunie pour envisager une sortie responsable du projet. Le tissu institutionnel local demeure trop fragile, les relais communautaires ne sont pas suffisamment consolidés, et aucun acteur ne semble en mesure d’assurer la continuité des soins, notamment en santé maternelle et en réponse aux urgences.
Conclusions et recommandations
L’évaluation confirme la pertinence générale du projet, tout en soulignant la nécessité urgente de le réorienter. Le maintien du statu quo risquerait d’aggraver le décalage entre les zones d’intervention actuelles et les besoins humanitaires prioritaires.
MSF doit réorienter stratégiquement son action, en renforçant sa présence à Kolofata, en ciblant les urgences (nutrition, santé maternelle), et en consolidant les dispositifs communautaires existants.
Il est impératif de mettre en place un système d’alerte structuré, formalisé et traçable permettant de déclencher des réponses rapides, fondées sur des données probantes et adaptées. Des indicateurs de performance spécifiques doivent être intégrés au dispositif de suivi, en lien avec les objectifs de préparation aux urgences (EPREP), afin de garantir la réactivité et l’efficacité des interventions.
Sur le plan stratégique, l’évaluation recommande un engagement renforcé dans les plateformes de coordination multisectorielle, un plaidoyer ciblé auprès des autorités sanitaires (MSPP) aux niveaux local, régional et national, ainsi qu’un effort accru de communication pour améliorer la visibilité et la compréhension de l’action de MSF.
Toute stratégie de sortie, si elle devait être envisagée, doit impérativement être progressive, planifiée, et fondée sur une analyse rigoureuse des risques. Elle devra inclure des engagements concrets en matière de formation, de transfert de compétences et de renforcement des capacités locales, en particulier pour les soins maternels et la réponse aux urgences.
Propositions pour une réorientation opérationnelle
Sur la base des constats observés, l’équipe d’évaluation propose quatre scénarios de réorientation. Ces options incluent :
- La création d’un Equipe de Réponse aux Urgences (ERU), mobile et spécialisée ;
- Une intervention thématique ciblée, axée sur la mortalité maternelle et la nutrition ;
- Le renforcement du projet actuel à Mora, avec un redéploiement progressif vers
Kolofata ; - L’éventuelle fermeture programmée du projet actuel.
Chaque scénario implique une analyse rigoureuse des risques, une mise à jour du mapping des acteurs, et une priorisation des ressources en fonction des besoins critiques et des contraintes d’accès.
Enfin, l’expérience accumulée à Mora offre un socle solide pour concevoir un modèle opérationnel reproductible dans d’autres contextes fragiles. Ce modèle intégré, ancré dans l’engagement communautaire, la proximité avec les populations, la formation continue et la flexibilité, devrait être consolidé et documenté afin de maximiser son potentiel. Il constitue un levier stratégique pour renforcer l’efficacité et la pertinence des réponses humanitaires, notamment dans des environnements instables, à ressources limitées et à accès contraint.